dimanche 31 mars 2013

Café Touba

Chaque  jour de la semaine, je fais la route Thies-Lalane en taxi avec Papmoussa, un jeune homme de 30 ans qui parle très bien français et qui lors de nos sorties, nous en apprend plus sur le pays.

Lors de ces ballades, j'observe la ville et les gens et je me laisse porter par la musique qu'a choisi le chauffeur.

Charrettes, voitures, motos. Parfois un vélo. Des vendeurs itinérants, des femmes portant paquets sur leur tête. Quelques jeunes en jeans, des Ray-ban aux couleurs criardes, mais toujours, des femmes en boubous et très souvent tous ont le cellulaire à la main. Plus loin, quand on sort un peu de la ville, des troupeaux de zébus ou de chèvres... Thiès est très vivante.

La route comporte deux voies, trois,ou quatre voies, mais on y circule à plusieurs en largeur, les motos louvoyant entre les voitures et les charettes. Ça vous gêne?  Il y a l'espace, non? Personne  n'est pressé malgré les klaxons continuels et les piétons qui traversent à pas lents...

À pas lents, oui, très lents, c'est bien ce qui frappe ici. Pas d'urgence, personne n'a cet air pressé. Il y a quelques jours, la guide du musée déambulait  si lentement, presqu'indolente, mais racée, si élégante! Un pas à la seconde et encore! Essayez-le pour voir : juste un pas à la seconde....

L'auto de Papmoussa est en réparations ces jours - ci, alors il envoie un de ses amis,  un jeune homme qui ne parle que trois mots de français.  Fier de transporter une toubab ( une blanche, vous aurez compris) et de travailler un peu pour Mer et monde,  il s'arrête quand il croise un policier - ils sont très nombreux ici - pour me rassurer sur son honnêteté. Quand il repère des copains, il prend le temps de dire bonjour et de saluer comme le font tous les sénégalais. Heureux de travailler,  tout jeune, tout ce qu'on arrive à se dire lui et moi, c'est à peu près 3 mots dont ces deux-là : "c'est bon!"

-"Toi Lalane? C'est bon!"
-"Toi Canada? C'est bon!"
-"Moi travaille ! C'est bon!

Il y a 3 jours, lors d'une course, il me demande : "café touba?"  Le café touba, c'est une de ces boissons que l'on vend sur la rue dans des petits verres pour quelques francs CFA, dans ce cas-ci 50 francs, c'est-à-dire 10 sous. Je n'avais pas encore goûté.

Il insiste.

-"Café touba?"

Je ne reconnais pas trop le quartier, il a pris un chemin un peu différent. Je comprends à ses gestes
qu'on se trouve dans son quartier à lui, celui où plusieurs adeptes du grand marabout vivent, une des
confréries musulmanes ici. D'ailleurs, on retrouve l'expression touba partout :
Café touba, restaurant touba, épicerie touba, coiffure touba. Comme la ville du même nom, là où se trouve la plus grande mosquée du pays.

Pas trop rassurée donc, mais je prends sur moi, je sais que Papmoussa est un homme de confiance et Sheikh M'bour est son ami.

Alors, café touba?
Ok, je dis. C'est bon!

Il s'arrête devant un petit groupe : à l'abri du soleil, le long d'une devanture de boutique
abandonnée, quelques jeunes hommes et une  femme. Elle a un petit réchaud posé devant elle et sur
celui-ci, une cafetière de métal.

- "Deux cafés touba". Enfin, c'est ce que je déduis...

La femme verse du sucre dans un premier verre et sur le sucre, du café chaud. Elle transvide le tout rapidement dans un autre verre pour le faire fondre et produire une petite mousse et le manège se poursuit ainsi à quelques reprises. Puis, elle refait la même chose avec un second verre pour moi.

Sheikh lui donne 100 CFA - 20 sous.

Je goûte.

C'est bouillant, j'ai du mal à tenir le verre de plastique.
Mais dieu que c'est bon!
C'est très sucré et épicé, je pense à du clou de girofle, un vrai dessert!

"Café touba, c'est très bon! je lui dis.
Sheik M'bour me répond: "C'est bon! Très bon, café touba!"

Je sirote avec bonheur cet excellent café très chaud. On continue vers la maison et la musique dans la voiture me remplit de plaisir. Je suis bien. Sheikh M'bour et moi, on répète comme deux idiots : "c'est très bon, le café touba."

Je paie la course et rentre  à la maison un peu excitée puis je partage ce qui reste de café avec deux des camarades.

Le  lendemain, au retour du village de Lalane et en gage d'amitié, c'est moi qui ai offert le café au jeune chauffeur de taxi, Sheikh M'bour.

www.youtube.com/watch?v=oOelxkM2lfs

18 commentaires:

  1. Tu as la chance de faire un voyage de découverte et d'émerveillement, voire de dépaysement. Ton écriture reflète ton ouverture sur le monde qui t'entoure et nous fait voyager; on se croierait presque là-bas avec toi. Profites de ton beau voyage... et continue à écrire et partager de magnifiques photos car tu as beaucoup de talent !

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  2. Le cadre est si bien évoqué qu'on s'y sent. Attention de ne pas trop faire la toubab ;-)

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  3. Tes mots ont créé de telles images que j'ai l'impression de t'avoir vue dans ce taxi, dans cette ruelle, à boire ce café (sucré? Hérésie!). En voyage, l'ouverture et la confiance en l'autre transforme une expérience de spectateur en expérience d'acteur.C'est magnifique de sentir cette joie immense qui t'habite.Plus de doutes, j'espère?
    Evelinex

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  4. Pleins de doutes, au contraire. Mais c'est cela la vraie vie, non?
    Xxx

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  5. J'aime te lire. Tout simplement. Et je crois avoir découvert la façon d'intervenir sur ton blog. ;-)

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    1. Yé ! Tu me diras comment en message privé, moi je ne le sais pas mais des amies me le demande....

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  6. Bien contente de vous suivre sur votre blog. Je suis la nièce à Rita. J'imagine qu'elle vit un peu la même chose que vous. Votre prose nous donne le goût de vous suivre et peut-être d'y aller. Merci

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  7. Wow, vos textes créent de belles images dans ma tête et me donnent tellement le goût de vivre un dépaysement et de découvrir d'autres cultures !

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  8. AH! J'ai l'impression de lire un bon roman qui me transporte loin, loin, très loin de chez moi. Tu as vraiment un talent d'écrivaine ma chère Anne Marie. Je pense souvent à toi dans cette contrée lontaine. Samedi de Pâques je me demandais quelle tâche tu faisais, alors que moi, je ramassais des cocos bruns sur le terrain au chalet. Il y en avait un plein sac d'épicerie. Cette chasse aux cocos m'a permis de rêvasser, de sentir le dégel de la terre, de penser à l'arrivée du printemps, d'être présente au odeur de sapin qui me remplissait les narines. Quelle tâche fais-tu en ce moment? Moi, je ramasse les crottes de chevreuil. Fantastique c'est le printemps!

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    1. Ah, la chaude et douce odeur des crottes qui dégèlent.... Haha ha! Merci Chantal! À bientôt!

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  9. celia guillemenot4 avril 2013 à 08 h 00

    Wow, c'est à si croire présente ! Tu décrit merveilleusement bien l'expérience. C'est fou ce que ça doit être excitant! J'ai hâte d'avoir la chance de faire pareil, un dépaysement totale ça prend beaucoup de courage et tu semble t'en tirer à la merveille.

    Merci de nous donnez des nouvelles.
    Célia

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  10. Cela donne tellement envie d'y aller! Je crois que quand ma tante va retourner dans son village( Abene, je ne suis pas sûre de l'écriture) je vais la soudoyer pour qu'elle n’emmène.....

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