Je suis allée voir ma médecin généraliste il y a quelques jours. Je spécifie "généraliste" parce que je vois aussi annuellement une spécialiste, chirurgienne-thoracique et oncologue, de la grosse pointure ça, non ? Mais là, c'était pour les petits trucs habituels, les petites vérifications banales, le petit ordinaire, rien d'excitant.
On a jasé un peu parce que, même en ne me posant que ses questions d'usage, cette femme va toujours un petit peu plus loin que la réponse brève que je lui fais. C'est une scientifique, une bonne médecin.
Alors que je lui expliquais à quel point les quelques semaines avant les scans de contrôle sont difficiles à vivre pour moi, à quel point ces moments-là sont anxiogènes jusqu'à me rendre folle, jusqu'à me faire oublier qui je suis et à me transporter hors de mon corps pendant des jours, elle m'a regardée et m'a dit en souriant : " Mais tu es guérie, Anne Marie".
Juste cette petite phrase. C'est entré dans ma tête et tout de suite, ça a immédiatement pris une certaine place, ça c'est lové exactement là où il y avait un trou dans mon âme ou plutôt une turbulence, quelque chose comme la Tache Rouge sur Jupiter. Ce truc était là depuis quoi… plus de 11 ans ? J'avais 45 ans.
Que ce soit vrai ou faux - sauvée oui, mais toujours très surveillée parce que guérie jusqu'à quand - c'est ça le cancer, je suis ressortie du bureau toute légère, comme si j'avais 12 ans... Non, pas 12 mais bien 56, mon âge réel dans toute sa maturité et prête pour la suite.
Les quelques mots de cette femme m'ont fait l'effet d'une fenêtre enfin ouverte ou celui d'un train qui se remet en marche après un long arrêt. J'étais en gare depuis des années et puis voilà, au moment où on s'y attend le moins, où on croit que le paysage aura toujours cette couleur mi-angoissante, mi-banale, on est reparti. Et comme lorsqu'on patiente depuis trop longtemps que durait cet arrêt, j'ai poussé je pense, un autre de ces grands soupirs que la maladie m'a enseigné.
Les émotions qui émergent alors sont si indescriptibles, elles chuchotent en émettant si peu de décibels que j'arrive à peine à entendre ce qu'elles murmurent : des pensées fugaces et pourtant bien réelles, tapies dans des zones top secret où je pénètre sur la pointe des pieds et en silence pour ne rien troubler. C'est comme entrer dans une caverne : nos yeux s'habituent doucement à l'obscurité, on distingue des stalagtites, des parois humides et luisantes puis finalement des ruisseaux noirs et frais et des cristaux de quartz disséminés ça et là qu'une lueur venue d'on ne sait où fait briller... C'est beau, je vous le jure.
Je peine à trouver les mots justes qui lèveraient le voile sur ces images et j'ai du mal à les décrire. Je sais qu'elles sont là et que quelque chose a bougé. Mais bon, un pas à la fois, parfois de sept lieues, parfois de souris, pour mettre derrière moi ce qui est derrière et m'approcher plus près de ce dont rêve mon coeur.
mercredi 4 février 2015
dimanche 7 décembre 2014
Une côte en moins
Bon ben c'était seulement une bronchite.
Je m'en doutais mais quand, à la question de la jeune médecin, vêtue d'un jogging et d'une camisole sport,
- "Avez-vous d'autres antécédents médicaux ? "
J'ai répondu:
- "cancer du poumon et lobectomie."
fallait voir sa tête . Tout se complique toujours à ce moment.
Si ce n'était pas si pathétique, si je ne craignais pas que ce soit prophétique, ça pourrait presque devenir un jeu : scruter la tête des autres quand je fais cet aveu et mesurer la surprise. Essayer de deviner ce qui se passe derrière ce voile qui passe devant les yeux de mon interlocuteur. Le temps d'un soupir…
Oui, exactement ce temps-là…
Alors bien entendu et inévitablement, je dois passer par la radiographie.
- "Avec vos antécédents, madame, on n'a pas vraiment le choix…"
Alors c'est reparti pour la la petite angoisse qui chaque fois, me prend au ventre et la ronde des salles d'attente.
Celle de cet après-midi, je ne la connaissais pas, une nouvelle clinique de plus à ma longue liste . Je dois avouer que je suis devenue une experte des radios et des scans. Plus besoin de me dire quoi enlever, comment attacher la jaquette, où mettre mes mains, quand respirer, quand expirer… je suis la patiente idéale, je ne donne pas de troubles; je ne suis pas docile, ça non mais je ne suis pas empêtrée comme au début. J'aime bien montrer que j'en connais long sur la question. Là-dedans, je suis très expérimentée. Je suis excellente pour passer des radios et je suis certainement très photogénique. Dans mon ancienne vie, du temps où j'étais une travailleuse sociale, mes copains auraient peut-être dit que j'étais une patiente " compliante"… Entendez une "cliente" qui donne pas de troubles, qui poigne pas trop les nerfs, qui s'adapte.
Ouache. Pas du tout mon genre.
C'est toujours bien pour le personnel. Ils sont contents, ils aiment ça. Vous savez, y'a des bons patients, y'a des mauvais patients. Entendez ça du point du vue du personnel. Moi, comme j'aime bien qu'on m'aime, je ne veux pas qu'on me brasse trop alors leur faire plaisir et leur montrer ma collaboration, ça m'arrange. Personne ne crie ou baisse rapidement la tête de lit ou appelle l'infirmière-cheffe, comme dans les films, celle avec la grosse aiguille. Je suis "compliante" donc, mais pas trop. Juste ce qu'il faut. J'ai ma dignité.
Donc, j'attends. Et comme j'ai beaucoup de temps à tuer, j'observe et ça m'occupe. Ça me donne aussi de la contenance et ça m'évite de trop penser à d'éventuels clichés pourris… Dans cette clinique de banlieue, spécialisée dans le dépistage du cancer du sein, je note que les techniciennes dansent un ballet plutôt désorganisé ; elles se croisent et se décroisent, vont d'une salle à l'autre, marchent d'un pas stressé et anxieux, un dossier orange ou rose à la main - les roses, je gage que c'est les mammographies - une vraie ruche. Je me dis que ces femmes-là doivent être brulées à la fin de la journée. J'espère qu'elles ont pas à se taper le souper en plus.
Les alvéoles font même partie du décor, des petits cubicules numérotés où on nous dirige et où on nous demande de nous changer.
- "Attendez ici qu'on vienne vous chercher."
Pas question. Je me change oui, mais je sors. Pas question de rester assise sur le bout des fesses, dans cette pièce minuscule, en jaquette bleue comme dans un confessionnal, comme une petite fille en pénitence. Je prends mes affaires sous le bras et vais m'asseoir sur des sièges que j'ai repérés en entrant.
Une dame, au moins la soixantaine avancée est moins rebelle et demande à la préposée si elle doit rester là, dans son petit trou, sur son petit banc. On lui répond que oui. Je vois sa tête qui sort et je l'invite à prendre un siège près de moi en faisant une blague sur notre âge et les confessionnaux. Elle refuse en riant.
Ben c'est ça.
Une autre québécoise bien élevée.
Reste dans le confessionnal.
L'obéissance des femmes dans la soixantaine me met les nerfs en boule…
C'est pas comme ça qu'on va lutter contre l'austérité...
Je me mets à penser que j'ai des petits dossiers oranges ou beiges ou verts un peu partout. Des petits bouts de mon existence éparpillés dans toutes les cliniques de la région, réduites à des clichés de mon appareil respiratoire. Des dizaines de photos, de profil, de face, en tranches, colorés ou noir et blanc… J'imagine pendant un moment les spécialistes ( chèrement payés, une moyenne de 600 000$ par année ) qui regardent la chose, complètement absorbés oui, mais totalement indifférents à la chaire qui enveloppe l'ossature et à la tête de la fille tout en haut.
On me demande d'entrer dans la salle de radio. Revoilà la machine - j'évalue l'engin d'un coup d'oeil - et les questions usuelles et puis tiens, une technologue pas trop discrète qui me dit, on observant la qualité du cliché qu'elle vient de faire ( inspirez - expirez ):
- "On vous a coupé une côte ? C'est bizarre, ça !"
Ah ben oui, tiens, je l'avais oubliée celle-là. On m'a coupé un bout de côte pour faire de la place aux mains de la chirurgienne.
Familière la dame. Je marmonne quelque chose, elle insiste :
- "Habituellement, on ne coupe pas la côte, il y a assez de place…"
Je réponds :
-"Pourquoi ? Vous êtes radiologue ? Chirurgienne ? "
Moi, je veux bien qu'on traficote mon intimité profonde, qu'on regarde jusque dans le fond de mes organes pour y repérer au mieux la bronchite, au pire de petits crabes. Je me prête au jeu facilement, je fais pas d'histoire, mais quand on se met à commenter mes blessures de guerre alors que j'ai rien demandé, je ne joue plus et pire, je débarque. J'ai mes susceptibilités quand même. On n'est pas mise sous le coeur-poumon artificiel pendant quelques heures sans dommages collatéraux. Alors voilà. N'en déplaise à tous mes anciens camarades, je m'avoue pas "compliante" du tout et je sors les griffes.
Sur mes blessures, bas les pattes ! Gardez vos distances.
Je peux mordre et la gentille patiente se transforme en monstre.
Je vous l'ai dit : les dames obéissantes me tapent sur les nerfs.
mercredi 5 novembre 2014
La vague
Comme elle est bonne cette vague de fond, celle qui avance, qui lave tout, qui emporte tout sur son passage !
Cette vague de paroles de filles levées debout, qui dévoilent et dénoncent, cette multitude de femmes qui enfin, parce qu'elles sont nombreuses et ensemble et semblables, ont moins peur.
Qu'il a été long le chemin pour nous mener là ! Tous ces silences, ces mots étouffés, ces confidences murmurées ! Comme il a été long le chemin qui nous a fait passer par dessus les rires gras, les silences, les quolibets, les claques, les insultes !
Toutes les fois où on s'est senties coupables ! Malgré le féminisme, malgré notre militance, malgré nos combats !
Toutes les fois où on s'est tues ! Parce que les autres, parce que la job, parce que l'amitié.
On dirait que je respire enfin, que je respire pour mes soeurs, pour mes amies, pour toutes celles-là. On dirait que je peux expirer loin, loin de moi, toutes ces fois-là, celles où je n'ai rien dit, et je peux dire maintenant que ce n'est pas moi, que ce n'est pas ma faute, que j'avais le droit de m'insurger, de crier, de refuser.
Elle est bonne et salvatrice la vague qui emporte tout, celle qui a fait sauter la digue qui retenait tout et nous pourrons enfin y baigner nos blessures et renaître et nous sentir fortes et fières et eux, ils n'auront plus le droit et devant notre courage infini, ils ne pourront que passer leur chemin et nous laisser libres et pures et nous n'aurons plus peur.
Non, nous n'aurons plus peur.
Cette vague de paroles de filles levées debout, qui dévoilent et dénoncent, cette multitude de femmes qui enfin, parce qu'elles sont nombreuses et ensemble et semblables, ont moins peur.
Qu'il a été long le chemin pour nous mener là ! Tous ces silences, ces mots étouffés, ces confidences murmurées ! Comme il a été long le chemin qui nous a fait passer par dessus les rires gras, les silences, les quolibets, les claques, les insultes !
Toutes les fois où on s'est senties coupables ! Malgré le féminisme, malgré notre militance, malgré nos combats !
Toutes les fois où on s'est tues ! Parce que les autres, parce que la job, parce que l'amitié.
On dirait que je respire enfin, que je respire pour mes soeurs, pour mes amies, pour toutes celles-là. On dirait que je peux expirer loin, loin de moi, toutes ces fois-là, celles où je n'ai rien dit, et je peux dire maintenant que ce n'est pas moi, que ce n'est pas ma faute, que j'avais le droit de m'insurger, de crier, de refuser.
Elle est bonne et salvatrice la vague qui emporte tout, celle qui a fait sauter la digue qui retenait tout et nous pourrons enfin y baigner nos blessures et renaître et nous sentir fortes et fières et eux, ils n'auront plus le droit et devant notre courage infini, ils ne pourront que passer leur chemin et nous laisser libres et pures et nous n'aurons plus peur.
Non, nous n'aurons plus peur.
mercredi 17 septembre 2014
Valse-hésitation
La valse hésitation, la relation amour/haine que
j'entretiens avec facebook se cristallise avec la rentrée et je ne sais pas si
je vais durer… ou plutôt si vous allez durer. :-D
Je vous aime beaucoup mais… la même urgence me saute dessus
lorsque je déroule le fil à chaque matin : "il faut lire ceci ; ça, c'est
à conserver absolument ( Mais où bordel ? Où ?) ; mon dieu, je ne savais pas
ça! ; je devrai revenir absolument là-dessus dans mon cours"…. et ça
continue, ça continue, ça continue comme ça sans fin et ça se déroule
indéfiniment…
Bref, internet, si je n'y prends garde me met
continuellement devant l'évidence que je
ne sais rien et que je n'en sais pas assez, que je manque plein de choses, que
je ne lis pas suffisamment, que je n'y arriverai jamais, qu'on est toujours en
retard... bref je suis face à ma couardise et mon incapacité à tout suivre, à
être assez disciplinée pour passer toute les nouvelles et les articles
importants en revue, à les lire à fond… Bref, bref, bref, je serai toujours en retard sur quelque chose. Vous n’avez pas cette
impression, vous ? Non ? Ah, c’est bien ce que je me disais…
Quand en plus on voit poindre - enfin, poindre, que dis-je !
Quand on voit s'élever devant nos yeux les montagnes qu'il nous faudra grimper durant les
prochains mois, quand toutes les horreurs de la planète et des hommes s’étirent
indéfiniment, c'est quasiment rendu la cause de mes insomnies. La ménopause
finalement aurait peut-être moins à y voir que je ne pensais ? Et j’aurai pris
toutes ces hormones pour des prunes et d’éventuels cancers intraitables ? C’est
pas des hormones qu’il me faut, c’est un grand séjour dans les bois, loin de
tout ce bruit. Mais oh… si je suis dans les bois, qui me dira où va le monde ?
Hésitation je vous dis. Conflits intérieurs.
Et ça, c'est sans compter les statuts pas trop aimés, moi
qui suis une indécrottable insécure, ou
alors les commentaires sur vos statuts tombés dans l'oubli, peut-être parce
qu'ils sont trop niais, peut-être parce qu'ils contredisent des affirmations,
peut-être parce qu'ils ne sont pas ceux que vous attendiez ou tout simplement
parce qu'ils ne sont pas lus ? Je me demande alors pourquoi je réponds à
tous ces ballons lancés dans le cyber-espace et jamais rattrapés. Dire que dans
ma très grande naïveté, je pensais que facebook permettait la grande rencontre,
l’ultime rencontre de l’humanité ! Ah, si on était dans une fête quelconque,
c'est certain, je tournerais les talons, j'embarquerais dans mon char et je
rentrerais chez nous en braillant comme un veau que personne ne m'aime !
Alors j'en suis à me taper les doigts lorsque je partage
trop vite, à me demander que signifie tel ou tel silence, à mettre tout en
signet, à modifier mes paramètres de confidentialité, à effacer ce que je
pense, à hésiter avant de dire des bêtises - oui, ça quand même c'est mieux
pour les amitiés - ou encore à supprimer ceux vous trouverez naïfs pour
finalement me plaire à regarder vos
photos de minous et de bébêtes - même les araignées, c'est rendu que je les trouve jolies, c'est vous dire -à rire de vos blagues, à admirer les oeuvres d'art
ou les poésies de certains et à pouffer des mots d’esprits des autres…
finalement toutes choses que je trouve
jolies et bonnes pour le moral, pour tout ce qui ajoute un peu de légèreté et d’amitié dans cette
lourdeur.
Mais pendant que je fais ça, je ne m’occupe pas du « monde » et de la révolution qu’il faut faire alors voilà : c’est reparti pour la culpabilité
que certains s’entraînent parfois à nous inoculer à petites gouttes et comme je suis un être poreux et que ma chape de protection est trouée de partout, j'en deviens imbibée à souhait, suffisamment pour ressembler à une vieille guenille molle et lourde qu'on peine à faire sécher. Comme l'automne et l'hiver frappent à nos portes mal isolées et que l'humidité et le frette n'ont jamais fait bon ménage, j'aimerais me prémunir un peu.
J'en suis finalement à me dire que facebook me rend malade et que je devrai bientôt mettre la clef dans la porte ou alors n'ouvrir la fenêtre que de temps en temps… mais alors, à cause des fameux algorythmes auxquels j'y comprends rien, on risquerait de ne plus s'y croiser et comme malgré tout, je suis tombée en amour avec quelques personnes ici, j'ai beaucoup trop peur de tomber dans l'oubli.
Ah…… la valse-hésitation je vous disais.
mardi 25 février 2014
La prochaine fois, je crie.
C'était la dernière fois, la vraie de vraie.
C'est la dernière fois que ça arrive sans que je ne bouge, sans que je n'ouvre la bouche, sans que ma main ne s'élève, sans que je ne crie à l'insanité.
Cette fois-ci, l'homme certainement âgé de plus de 65 ans participait à une assemblée tenue par des citoyens et citoyennes. J'y étais aussi et j'animais cette rencontre en compagnie d'une camarade.
Ils étaient quelques uns comme lui, venus là pour parler de ce qu'ils vivaient avec les établissements qui s'occupent de leurs enfants handicapés. De bons messieurs quoi. Des hommes sensibles. Enfin, une certaine sensibilité et pour certaines choses seulement semble-t-il. Pour au moins un de ceux-là en tous cas.
À la fin, tout le monde s'est levé. On s'est remercié, on s'est dit à la prochaine et là, c'est bien ça, c'est ça oui, le type a claqué une main sur mes fesses. J'ai pas rêvé. Non, non. C'était un geste un peu contenu, sa main a hésité comme s'il prenait conscience de la portée de ce geste, de son incongruité mais il m'a bien mis une main aux fesses. Et moi, ben j'ai rien dit.
En pleine réunion. Devant plusieurs personnes. Tsk.
Aujourd'hui, quelques jours après cet évènement, le nombre de jurons qui me passent par la tête quand je repense à cet individu, c'est pas possible. Pas possible de retenir ça. C'était la fois de trop.
C'était rien pourtant. Presque rien, trois fois rien. Un vieux cochon qui peut pas se retenir de mettre la main là où elle n'a pas d'affaire, comme on dit.
Mais c'est la dernière fois. Il est temps maintenant pour moi de dire : "c'est la dernière fois qu'on me touche comme ça. "
La prochaine fois, le prochain, je le mets en boîte. Devant tout le monde. Je lui saute dessus et je lui arrache les yeux. Le prochain entendra ce que les autres aurait dû entendre. Je sais me contenir, les années sont là pour le trouver, enfin là-dessus je sais me contenir, c'est bien ça le drame mais là, le prochain m'entendra.
Pour ce gars dans ce bar qui voulait constamment "m'embrasser." ( On embrasse quand on aime. Lui voulait juste tirer un coup. ) Ces grosses lèvres rouges et humides. Son haleine puante. Juste un baiser disait -il. J'étais jeune, personne ne m'avait appris à me défendre. J'ai eu cette belle éducation qu'une fille ne doit pas se mettre en colère. De toute façon, c'était un géant. Je ne savais que détourner le regard. Mais il insistait, insistait, insistait.
Pour cet autre qui menaçait de me sauter dessus à la sortie. La seule fois où je me suis mise en colère. Cette fois-là, c'est moi qui suis passée pour la folle. Pour cet autre encore qui a juré de me violer. Oui! De me violer !
Je me souviens aussi très bien, très précisément de ce cousin de ma mère toujours prêt à me donner un "lift" quand j'étais mal prise. Un jour, devant la maison de mes parents, en descendant de la voiture, je me souviens de tous les détails, il a posé sa main sur ma poitrine; j'ai compris alors son empressement à vouloir "m'aider". Je pourrais presque sentir encore sa grosse patte sur mon sein. Cet autre cousin tellement admiré de tous et qui lui…lui... ah non, tiens, ça ne se raconte même pas tant j'ai honte. Honte de n'avoir pas réagi. C'était au décès de mon frère.
Il y a aussi eu cet animateur de la Ville de Laval, qui encore plus ostensiblement que mon type d'il y a quelques jours, m'avait claqué une fesse devant tout le monde, en plein colloque, lors de la pause, me laissant complètement bouche bée et gênée. Gênée pourquoi ? Il a perdu sa job, tiens. Consolation.
De celui-là me soufflant à l'oreille "beau pétard" alors que j'essayais maladroitement mais honnêtement d'apprendre mon métier et d'animer correctement une réunion. De cet autre, qui me regarde dans ce café et se léchant goulument les lèvres. Dégueulasse, vraiment.
Jamais eu d'aide de personne. Jamais aucune parole de personne. Les femmes doivent toujours se défendre seules et on se rend vite compte, si on réagit, de qui portera le blâme...
Écoeurée et en colère. De mon silence, de mon impuissance, de mon malaise. Comment, c'est moi qui vivrait l'inconfort? Figée, gelée sur place. Mesurant à la vitesse de l'éclair les conséquences d'un éclat de voix bien senti, d'une parole bien placée...
Mais là, vraiment ras-le-bol, ras-le-pompon, ras-le-cul des niaiseries des gars, des gestes déplacés, de leurs cochonneries, sans gêne aucune. Des libidineux.
Je le ressens de plus en plus, oui, et dans ma chair beaucoup plus qu'avec ma tête : les femmes sont des être "publics" et tous ont des droits sur nous : droit de commenter, de toucher, d'embrasser, de tâter, d'humer, de tripoter, de claquer, de frôler, d'embrasser, de baiser, de violer même.
Mais là, ça suffit.
La prochaine fois, je crie.
Et comme je l'ai beaucoup retenu ce cri, ça risque de faire pas mal de bruit.
Vous êtes avertis.
C'est la dernière fois que ça arrive sans que je ne bouge, sans que je n'ouvre la bouche, sans que ma main ne s'élève, sans que je ne crie à l'insanité.
Cette fois-ci, l'homme certainement âgé de plus de 65 ans participait à une assemblée tenue par des citoyens et citoyennes. J'y étais aussi et j'animais cette rencontre en compagnie d'une camarade.
Ils étaient quelques uns comme lui, venus là pour parler de ce qu'ils vivaient avec les établissements qui s'occupent de leurs enfants handicapés. De bons messieurs quoi. Des hommes sensibles. Enfin, une certaine sensibilité et pour certaines choses seulement semble-t-il. Pour au moins un de ceux-là en tous cas.
À la fin, tout le monde s'est levé. On s'est remercié, on s'est dit à la prochaine et là, c'est bien ça, c'est ça oui, le type a claqué une main sur mes fesses. J'ai pas rêvé. Non, non. C'était un geste un peu contenu, sa main a hésité comme s'il prenait conscience de la portée de ce geste, de son incongruité mais il m'a bien mis une main aux fesses. Et moi, ben j'ai rien dit.
En pleine réunion. Devant plusieurs personnes. Tsk.
Aujourd'hui, quelques jours après cet évènement, le nombre de jurons qui me passent par la tête quand je repense à cet individu, c'est pas possible. Pas possible de retenir ça. C'était la fois de trop.
C'était rien pourtant. Presque rien, trois fois rien. Un vieux cochon qui peut pas se retenir de mettre la main là où elle n'a pas d'affaire, comme on dit.
Mais c'est la dernière fois. Il est temps maintenant pour moi de dire : "c'est la dernière fois qu'on me touche comme ça. "
La prochaine fois, le prochain, je le mets en boîte. Devant tout le monde. Je lui saute dessus et je lui arrache les yeux. Le prochain entendra ce que les autres aurait dû entendre. Je sais me contenir, les années sont là pour le trouver, enfin là-dessus je sais me contenir, c'est bien ça le drame mais là, le prochain m'entendra.
Pour ce gars dans ce bar qui voulait constamment "m'embrasser." ( On embrasse quand on aime. Lui voulait juste tirer un coup. ) Ces grosses lèvres rouges et humides. Son haleine puante. Juste un baiser disait -il. J'étais jeune, personne ne m'avait appris à me défendre. J'ai eu cette belle éducation qu'une fille ne doit pas se mettre en colère. De toute façon, c'était un géant. Je ne savais que détourner le regard. Mais il insistait, insistait, insistait.
Pour cet autre qui menaçait de me sauter dessus à la sortie. La seule fois où je me suis mise en colère. Cette fois-là, c'est moi qui suis passée pour la folle. Pour cet autre encore qui a juré de me violer. Oui! De me violer !
Je me souviens aussi très bien, très précisément de ce cousin de ma mère toujours prêt à me donner un "lift" quand j'étais mal prise. Un jour, devant la maison de mes parents, en descendant de la voiture, je me souviens de tous les détails, il a posé sa main sur ma poitrine; j'ai compris alors son empressement à vouloir "m'aider". Je pourrais presque sentir encore sa grosse patte sur mon sein. Cet autre cousin tellement admiré de tous et qui lui…lui... ah non, tiens, ça ne se raconte même pas tant j'ai honte. Honte de n'avoir pas réagi. C'était au décès de mon frère.
Il y a aussi eu cet animateur de la Ville de Laval, qui encore plus ostensiblement que mon type d'il y a quelques jours, m'avait claqué une fesse devant tout le monde, en plein colloque, lors de la pause, me laissant complètement bouche bée et gênée. Gênée pourquoi ? Il a perdu sa job, tiens. Consolation.
De celui-là me soufflant à l'oreille "beau pétard" alors que j'essayais maladroitement mais honnêtement d'apprendre mon métier et d'animer correctement une réunion. De cet autre, qui me regarde dans ce café et se léchant goulument les lèvres. Dégueulasse, vraiment.
Jamais eu d'aide de personne. Jamais aucune parole de personne. Les femmes doivent toujours se défendre seules et on se rend vite compte, si on réagit, de qui portera le blâme...
Écoeurée et en colère. De mon silence, de mon impuissance, de mon malaise. Comment, c'est moi qui vivrait l'inconfort? Figée, gelée sur place. Mesurant à la vitesse de l'éclair les conséquences d'un éclat de voix bien senti, d'une parole bien placée...
Mais là, vraiment ras-le-bol, ras-le-pompon, ras-le-cul des niaiseries des gars, des gestes déplacés, de leurs cochonneries, sans gêne aucune. Des libidineux.
Je le ressens de plus en plus, oui, et dans ma chair beaucoup plus qu'avec ma tête : les femmes sont des être "publics" et tous ont des droits sur nous : droit de commenter, de toucher, d'embrasser, de tâter, d'humer, de tripoter, de claquer, de frôler, d'embrasser, de baiser, de violer même.
Mais là, ça suffit.
La prochaine fois, je crie.
Et comme je l'ai beaucoup retenu ce cri, ça risque de faire pas mal de bruit.
Vous êtes avertis.
mercredi 19 février 2014
Ceci n'est pas un blogue
C’est pas un blogue.
C’est un journal.
Un long rouleau qui défile et j'y déroule mes états d'âmes, des ronces
entremêlées et accrochées à ma peau.C’est un journal.
C’est pas un blogue.
C’est un journal intime que j’expose aux grands vents.
On ne peut pas toujours garder les guerres à l’abri des
regards.
Ceci n'est pas un blogue.Ceci est un journal.
_________
Il y a longtemps, une bête a mangé une partie de mon cœur.
Je m’en souviens très bien parce que j’ai vu le trou qu’elle y avait creusé.
Le sang a giclé et je me souviens de ma terreur.Je m’en souviens très bien parce que j’ai vu le trou qu’elle y avait creusé.
La bête a grignoté un bout de mon cœur.
J’ai eu peur oui, et de toutes mes forces, je l’ai arrachée.
J’ai poussé ce long cri de rage et de haine pour la bête et ma
voix a empli les alentours. Le genre de cri qu'on entend la nuit.
Et l’air a tremblé.
Je m’en souviens parce que j’ai frissonné sous ma robe.
La blessure de la bête est encore là.
Je lisse parfois ce tracé dans ma chair d’un doigt léger.
Je fais attention parce que c’est une blessure de guerre. Je lisse parfois ce tracé dans ma chair d’un doigt léger.
Un petit trait creux sur la peau.
Presqu’une vergeture.
J’ai revue la bête dernièrement. Tapie, silencieuse elle avait presque échappé à ma vigilance.
Insouciante que je suis ! Quand je pense que j’ai failli ne rien voir!
Mais là, je fourbis bien mes armes...
J’attends.
J’organise en douce l’embuscade et la prochaine bataille.
Et cette fois, je gagnerai la guerre.Je gagnerai la guerre.
L'amazone que je suis devenue veille. Nuit et jour.
Et pour le reste, tout le reste, à cette minute, dans cet instant, quand je
pense aux combats qu'il faudra livrer, tout le reste je m’en contre-crisse, si vous
saviez!
À la place, je refais mes forces et la musique, pendant la
permission que je m’accorde, porte mon cœur ; alors le reste, je vous le redis, à
ce moment précis, le reste, je m’en contre-crisse royalement.https://www.youtube.com/watch?v=ymk6YJKftpg
jeudi 13 février 2014
Ça fait cinq ans aujourd'hui.
Il y a cinq ans aujourd'hui, mon petit frère Guy nous quittait pour toujours, mordu mortellement par le cancer du poumon, une saleté, une cochonnerie, une maladie abominable qui frappe sans avertissement et presque toujours sans espoir.
Guy n'avait que 45 ans. C'était un être d'exception, un musicien, un artiste, un enseignant, un créateur, un frère aimé. Le plus jeune de nous cinq.
J'ai éprouvé pour ce frère, une tendresse profonde. Lorsque ma mère revint de la maternité avec ce tout petit bébé, tout de suite l'amour m'envahit. J'ai joué avec lui, je m'en suis occupée et longtemps, nous nous sommes tenus par la main. Je l'ai aimé sans condition même pendant ses 13 ans, quand il a reporté sur moi sa colère d'adolescent.
Guy aimait le bois, la bière, ma mère, la photo, mes enfants, le cinéma, faire de la musique, être entouré de monde, cuisiner, jouer à Diplomatie et à Donjons Dragons, critiquer, se coucher tard, préparer des fêtes pour ses amis, penser différemment de la masse, faire le sérieux et pêcher avec mon père et mes frères.
Par devoir de mémoire, je publie ici un texte que j'ai écrit peu de temps après son décès, envahie par la peine et la tristesse d'avoir perdu une des personnes les plus importantes pour moi.
Tu me manques, mon frère. Je t'aime.
______________________
Faire face
avec toi à la maladie et aux traitements, avec toi et mieux encore, mon frère:
toute ta douleur, nous aurions été capables
de la prendre en nous pour t’en affranchir tant nous nous sentions inutiles, tant
nous voulions te voir libre et soulagé.
Je ne pouvais
que me tenir près de toi. Plus près encore. Plonger dans tes yeux, y lire ce
que tu brûlais de dire. Chaque parole pèserait moins lourd sur ta poitrine et
j’étais prête à tout entendre, ne te l’ai-je pas dit?
Je regardais
tes mains, quand tu étais hagard et perdu. Je comparais nos mains, nos doigts,
nos articulations. J’ai cherché et retrouvé les signes de fraternité. Oui, tu es
bien mon frère.
Faire face
avec toi et à tout. Faire face au monstre de la maladie, pallier tes pertes, te
protéger, adoucir ton jour, l’heure présente, cette minute-ci, celle qui
suivra. J’ai guéri du cancer, tu en mourais doucement ; comment vivre avec
cela? Je voulais recueillir ta peine, entendre gronder ta colère, mener à tes
côtés ta révolte. Je voulais être proche, toute proche, avec toi, toujours.
Tu circulais
dans les couloirs, le moins diminué possible, tout petit, amaigri mais si vif!
Mort ou vif. L’ambiguïté de la maladie, quand on est aux soins palliatifs, tu
n’en voulais pas, il fallait choisir, et puisque tu étais vivant… il fallait
vivre! Tu étais fier et digne et j’étais fière de toi.
Je te serrais dans mes bras avec toute la tendresse
et l’amour dont j’étais capable. Mes bras autour de tes épaules. Mes deux bras
autour de toi. J’ai embrassé ton front. Examiné ton visage. Posé ma main sur ta
poitrine pour mieux sentir ton coeur battre, pour être encore plus près de ton
corps frêle mais palpitant du désir de vie. Plus près du coeur, là où se terre
la peur: je voulais l’entendre et la prendre sur moi.
Plus proche,
laisse-moi être plus proche encore.
Laisse-moi
tenir ta main, comme lorsque nous étions enfants, laisse-moi appuyer ma tête
contre la tienne, dans cette chambre où le signal bref des machines rythme les
secondes qui s’écoulent. Tu es si grave, si concentré. Je sais que tu penses: «
il faut guérir, il faut aller mieux, il faut pouvoir vivre encore ».
Tout petit
devant la science colossale et chercher à endiguer une maladie démesurée, débridée,
impossible à contenir. David contre Goliath. Tu m’as demandé de t’accompagner dans
la salle de radio, je t’ai vu, minuscule, consentir à la grande médecine, j’ai
vu mon frère, cet indépendant, s’abandonner aux mains d’inconnues tranquilles
et expertes, un lit pneumatique le soulève, l’immense mécanique, encore les
bruits des machines, les lumières, le masque sur ton visage derrière lequel se
cache l’inquiétude. À quoi penses-tu? Est-ce que tu pries, toi athée? Mon frère
tout à coup obéissant, lui l’insoumis, l’affranchi, l’émancipé. Voilà que je
découvre ta fragilité devant ton médecin – un puissant - toi pourtant debout
devant tous les hommes, toi le plus courageux de nous cinq, celui qui n’avait peur
de personne.
J’ai été avec
toi, mon frère, j’ai été comme je suis, j’ai fait face comme j’ai pu, moi guérie,
toi si triste et en colère, si déterminé, j’ai fait de mon mieux, malgré l’injustice.
J’ai tenté d’être ton bouclier, comme tu me l’as demandé, mon petit frère. J’ai
fait comme j’ai pu. Je le jure.
mercredi 12 février 2014
Les nouvelles et la Lune
Ça fait plusieurs jours que je n'ai pas mis le nez dans les journaux.
Ces temps-ci, je me contente de pas grand chose. En fait, ça s'agite tellement autour, pas besoin de regarder bien loin pour que ça nous frappe. J'avais besoin de cette pause. Les rentrées de plus en plus exigeantes me prennent tout ; mon coeur tout à mes passions, j'ai malgré tout la concentration à zéro. L'Alzeimer me guette-t-il ? À trop en entendre parler, on devient tous anxieux et craintifs, une vraie folie…
Normalement, pendant l'automne, tous les jours, j'ai le nez dans le journal. Cours de politiques sociales oblige. Je m'exige d'être impeccable aux yeux des élèves. J'essaie de ne pas en manquer une. Une nouvelle, je veux dire. Une source d'indignation. Un évènement. le bon, celui qui révèlerait l'implacable injustice de ce monde.
Alors aujourd'hui, j'ai quitté la maison, Le Devoir sous le bras. Y'avait longtemps ! Oh... un bon gros trois semaines, au moins !
Je l'ouvre :
"Subvention à l'emploi - Demande de retrait de Québec : Ottawa n'exclut rien."
"Plus du tiers des français approuve les idées du Front national"
"Pétrolia - Gaspé demande l'intervention de Québec"
"La GRC et le SCRS auraient espionné des militants environnementaux"
"L'oléoduc Energie Est pourrait engendrer 32 millions de tonnes de GES"
"La carotte aux banquiers, le bâton aux salariés : Barclays annonce l'augmentation des primes de ses dirigeants et le congédiement de 12 000 employés de plus…"
Et ça continue comme ça.
À l'infini.
Page après page.
…
Soupir.
...
Re-Soupir.
Je rentre chez moi. 17h25.
Le ciel de février est encore beau et clair.
La lune gibbeuse est bien là, sud-sud-est, à 30 degrés, astre à la lumière dorée, heureuse.
Enfin, elle sourit, non ?
Dans un ciel bleu et limpide.
La Lune, presque pleine.
Et dans ma ville laide, si laide, dans ma ville-béton, ma ville-bithume, ville de bagnoles, de commerces à l'infini, de petites vies, dans cette ville froide et sans âme qui m'a vue, enfant du nord, enfant des Laurentides, grandir, aimer, jouer sur l'asphalte, dans les sous-sol de L'Abord-à-Plouffe, entre la ville grise et les villages pauvres d'en haut de Mont-Laurier, fille de bûcheron et de maîtresse d'école, mon regard s'accroche à la Lune et aux quelques branches des rares érables de ma rue, leurs rameaux cendrés tendus vers le ciel.
Un faible indice, un espoir qu'on peut, peut-être, espérer autre chose.
mercredi 9 octobre 2013
Aux urnes, citoyens?
«Allez voter!» qu'y disent! «Allez voter!»
Ces jours-ci, on n'entend plus que ça : le vote municipal nous sortira de la corruption, fera peur aux bandits de grands chemins, il transformera les dociles citoyens en lions et enfin, les méchants prendront peur et verront bien qui mènent vraiment...
ah oui?
«Allez voter! »
Moi je veux bien - ou pas trop en fait, parce qu'il y a une question derrière ça : voter oui, mais pour qui?
Et surtout pourquoi voter ? Ou encore, voter pour quoi?
Essayez juste un instant, essayez de lever la main, juste un peu, un petit peu plus haut, essayez de hausser le ton, juste un moment, essayez encore un peu plus et vous verrez qui mène vraiment.
Des exemples, il y en a plein. Un attaché politique qu'on doit convaincre du bien fondé d'une demande citoyenne, à qui on doit rappeler son rôle ( Eh! monsieur ! Tu travailles pour qui, toi? ); un groupe de citoyennes et citoyens se faisant servir l'impératif économique comme raison du développement; un autre groupe qui reçoit réponse laconique que rien ne peut être fait, tous les avis légaux donnant raison au projet, malgré son incohérence évidente et entendue.
Alors maintenant, essayer de protester un peu plus fort. Essayer de faire plus que voter. De lever la voix, de vous mettre en colère. La crise étudiante n'a-t-elle pas démontrer que vous pouvez tout dire tant que c'est fait dans un certain cadre (vraiment ?) et si possible en faisant des ronds-de-jambe?
Je me sens fatiguée tout d'un coup parce que plus les années passent, plus je prends conscience du réel rapport de force, de sa faiblesse actuelle devant tant d'impératifs économiques et politiques, du développement infini et à tout prix, là où les critères financiers pèsent plus lourd que le futur de nos enfants et de l'humanité toute entière... si on se contente de voter.
Chacune, chacun mesure alors ses intérêts, ne veut pas se brûler, tient à préserver ses arrières et certainement ses devants et nous y voilà finalement : on se fait mener en bateau par la majorité de ces citoyens dévoués qui consacrent leur vie à la politique et surtout à réaliser leur ordre du jour, un plus officiel que l'autre, et derrière lequel se cache l'agenda, le caché, celui qui assurera le pouvoir. Le pouvoir.
Je me sens fatiguée parce que de moins en moins prête à négocier, à réformer, parce que de plus en plus il m'apparait illusoire qu'à force de pourparlers, qu'à force d'intelligence et de raison...Et j'ai soif d'une réelle vigilance citoyenne, celle à bâtir, à construire, je suis affamée d'une réelle parole des gens, ceux en dehors de tout, qui vivent leur ordinaire, loin de toutes formes de contraintes, d'enjeux politiques, de jeux de coulisse.
Rien de plus difficile actuellement et pourtant rien de plus nécessaire face aux mailles d'un filet inextricable.
Je revendique ma pleine parole, l'entière, la menacée, celle qui ne sait que balbutier dans un cri son indignation et qui pourtant sait ce qu'elle souhaite : plus que le vote, plus que des chefs, plus qu'une démocratie à l'emporte-pièce exercée aux quatre ans, seul moment où la politique a besoin de nous, petits soldats qui nous hâtons le matin à l'ouvrage, croyant dur comme fer qu'on les vaincra tous et toutes, ces salauds.
Ces jours-ci, on n'entend plus que ça : le vote municipal nous sortira de la corruption, fera peur aux bandits de grands chemins, il transformera les dociles citoyens en lions et enfin, les méchants prendront peur et verront bien qui mènent vraiment...
ah oui?
«Allez voter! »
Moi je veux bien - ou pas trop en fait, parce qu'il y a une question derrière ça : voter oui, mais pour qui?
Et surtout pourquoi voter ? Ou encore, voter pour quoi?
Essayez juste un instant, essayez de lever la main, juste un peu, un petit peu plus haut, essayez de hausser le ton, juste un moment, essayez encore un peu plus et vous verrez qui mène vraiment.
Des exemples, il y en a plein. Un attaché politique qu'on doit convaincre du bien fondé d'une demande citoyenne, à qui on doit rappeler son rôle ( Eh! monsieur ! Tu travailles pour qui, toi? ); un groupe de citoyennes et citoyens se faisant servir l'impératif économique comme raison du développement; un autre groupe qui reçoit réponse laconique que rien ne peut être fait, tous les avis légaux donnant raison au projet, malgré son incohérence évidente et entendue.
Alors maintenant, essayer de protester un peu plus fort. Essayer de faire plus que voter. De lever la voix, de vous mettre en colère. La crise étudiante n'a-t-elle pas démontrer que vous pouvez tout dire tant que c'est fait dans un certain cadre (vraiment ?) et si possible en faisant des ronds-de-jambe?
Je me sens fatiguée tout d'un coup parce que plus les années passent, plus je prends conscience du réel rapport de force, de sa faiblesse actuelle devant tant d'impératifs économiques et politiques, du développement infini et à tout prix, là où les critères financiers pèsent plus lourd que le futur de nos enfants et de l'humanité toute entière... si on se contente de voter.
Chacune, chacun mesure alors ses intérêts, ne veut pas se brûler, tient à préserver ses arrières et certainement ses devants et nous y voilà finalement : on se fait mener en bateau par la majorité de ces citoyens dévoués qui consacrent leur vie à la politique et surtout à réaliser leur ordre du jour, un plus officiel que l'autre, et derrière lequel se cache l'agenda, le caché, celui qui assurera le pouvoir. Le pouvoir.
Je me sens fatiguée parce que de moins en moins prête à négocier, à réformer, parce que de plus en plus il m'apparait illusoire qu'à force de pourparlers, qu'à force d'intelligence et de raison...Et j'ai soif d'une réelle vigilance citoyenne, celle à bâtir, à construire, je suis affamée d'une réelle parole des gens, ceux en dehors de tout, qui vivent leur ordinaire, loin de toutes formes de contraintes, d'enjeux politiques, de jeux de coulisse.
Rien de plus difficile actuellement et pourtant rien de plus nécessaire face aux mailles d'un filet inextricable.
Je revendique ma pleine parole, l'entière, la menacée, celle qui ne sait que balbutier dans un cri son indignation et qui pourtant sait ce qu'elle souhaite : plus que le vote, plus que des chefs, plus qu'une démocratie à l'emporte-pièce exercée aux quatre ans, seul moment où la politique a besoin de nous, petits soldats qui nous hâtons le matin à l'ouvrage, croyant dur comme fer qu'on les vaincra tous et toutes, ces salauds.
lundi 13 mai 2013
"Juste pour le plaisir des yeux"
On pourrait ne voir que la pauvreté.
Ou que les amoncellements de déchets, partout...
Les boîtes de conserves, les sacs de plastique, les sandales orphelines.
Le verre brisé, les buissons poussiéreux,
les chèvres fouillant les poubelles.
Les innombrables vieilles carcasses des voitures éventrées dans lesquelles plus rien ne subsiste que la carrosserie,
les roues d'automobiles empilées, les pièces d'auto rouillées.
La peinture des enseignes de La vache qui rit à demi écaillée.
Les petites cases isolées, au milieu de nulle part,
craindre que le moindre souffle de vent ne vienne jeter par terre ces abris de fortune.
Les terrains laissés à l'abandon, les bâtiments en continuelle réfection, les briqques de parpaing, partout.
L'homme derrière le grillage rouillé de sa boutique. L'affiche ORANGE qui envahit tout, partout.
La cohue du marché, les détritus, les babioles à deux sous, les bijoux de pacotille, les verres fumées par dizaine.
Les talibés qui vous collent aux fesses et qui quêtent pour leurs marabouts,
les enfants enrhumés, leurs mains collées, leurs sacs d'école en lambeaux,
Les vendeurs de statuettes, harcelants et insistants, vous prenant par l'épaule jusqu'à leur boutique en disant de manière suave : "juste pour le plaisir des yeux..."
Moi, j'ai surtout en tête le soleil lumineux et la fraîcheur de l'océan Atlantique,
Le fracas de ses vagues quand elle m'appelle pour jouer avec elle.
Les enfants qui vous saluent d'un comment t'appelles-tu?
Les petits garçons espiègles et malicieux.
La beauté des femmes, leur élégance dans leurs grands boubous,
leur démarche lente et sensuelle sous le soleil.
Les gris-gris de cuir aux biceps des jeunes hommes,
leur peau d'ébène, leurs muscles longs et fins.
L'espoir des jeunes.
Le matin, les trajets en ville dans le taxi de Moussa, un mélimélo de musique, klaxons, motos, piétons, cars, voitures de luxe, charrettes...
La douceur du vent en soirée, l'odeur de fumée, celle du café touba,
Le thé bouillant et sucré qu'on sirote avec des amis, en faisant du bruit.
Les poissons frais, grillés sur le feu et mangés avec les doigts.
Les après-midis dans la case avec les filles Diop à rire d'un rien et à jouer aux cartes.
Les femmes de Aaw FIkii, fières et vaillantes,
leur sueur à l'odeur musquée perle quand elles grillent les arachides, leurs regards sont soucieux, leurs muscles forts et leur volonté imperturbable.
Les gens malades qui attendent chez le marabout, étendus à l'ombre sur les nattes.
Les vieux, leurs mains osseuses que vous prenez avec respect.
La tranquillité des villages. Les chiens jaunes dormants au soleil. Les trajets faits seule, dans la brousse, les pieds dans le sable, au milieu des baobabs et des roniers.
Les pêcheurs qui vous invitent à prendre le thé. Les hommes vous criant : " je t'aime déjà!". Les femmes qui vous disent " tu nous manqueras!"
Tout ça me manquera aussi.
www.youtube.com/watch?v=CYOD_UuoY-Q
Ou que les amoncellements de déchets, partout...
Les boîtes de conserves, les sacs de plastique, les sandales orphelines.
Le verre brisé, les buissons poussiéreux,
les chèvres fouillant les poubelles.
Les innombrables vieilles carcasses des voitures éventrées dans lesquelles plus rien ne subsiste que la carrosserie,
les roues d'automobiles empilées, les pièces d'auto rouillées.
La peinture des enseignes de La vache qui rit à demi écaillée.
Les petites cases isolées, au milieu de nulle part,
craindre que le moindre souffle de vent ne vienne jeter par terre ces abris de fortune.
Les terrains laissés à l'abandon, les bâtiments en continuelle réfection, les briqques de parpaing, partout.
L'homme derrière le grillage rouillé de sa boutique. L'affiche ORANGE qui envahit tout, partout.
La cohue du marché, les détritus, les babioles à deux sous, les bijoux de pacotille, les verres fumées par dizaine.
Les talibés qui vous collent aux fesses et qui quêtent pour leurs marabouts,
les enfants enrhumés, leurs mains collées, leurs sacs d'école en lambeaux,
Les vendeurs de statuettes, harcelants et insistants, vous prenant par l'épaule jusqu'à leur boutique en disant de manière suave : "juste pour le plaisir des yeux..."
Moi, j'ai surtout en tête le soleil lumineux et la fraîcheur de l'océan Atlantique,
Le fracas de ses vagues quand elle m'appelle pour jouer avec elle.
Les enfants qui vous saluent d'un comment t'appelles-tu?
Les petits garçons espiègles et malicieux.
La beauté des femmes, leur élégance dans leurs grands boubous,
leur démarche lente et sensuelle sous le soleil.
Les gris-gris de cuir aux biceps des jeunes hommes,
leur peau d'ébène, leurs muscles longs et fins.
L'espoir des jeunes.
Le matin, les trajets en ville dans le taxi de Moussa, un mélimélo de musique, klaxons, motos, piétons, cars, voitures de luxe, charrettes...
La douceur du vent en soirée, l'odeur de fumée, celle du café touba,
Le thé bouillant et sucré qu'on sirote avec des amis, en faisant du bruit.
Les poissons frais, grillés sur le feu et mangés avec les doigts.
Les après-midis dans la case avec les filles Diop à rire d'un rien et à jouer aux cartes.
Les femmes de Aaw FIkii, fières et vaillantes,
leur sueur à l'odeur musquée perle quand elles grillent les arachides, leurs regards sont soucieux, leurs muscles forts et leur volonté imperturbable.
Les gens malades qui attendent chez le marabout, étendus à l'ombre sur les nattes.
Les vieux, leurs mains osseuses que vous prenez avec respect.
La tranquillité des villages. Les chiens jaunes dormants au soleil. Les trajets faits seule, dans la brousse, les pieds dans le sable, au milieu des baobabs et des roniers.
Les pêcheurs qui vous invitent à prendre le thé. Les hommes vous criant : " je t'aime déjà!". Les femmes qui vous disent " tu nous manqueras!"
Tout ça me manquera aussi.
lundi 29 avril 2013
Melting-pot
Je fais parfois un tour dans le village pour saluer et discuter avec les femmes et avec leurs époux quand ils s'y trouvent. En passant voir l'une d'elles, un des hommes qui se trouvaient là se met à me poser quelques questions sur les familles au Québec, le nombre d'enfants, les divorces... Nous discutons un peu. L'ambiance est bon enfant. À un moment, il me dit : un canadien comme vous m'a dit qu'ici, au Sénégal, les hommes sont rois. Paraît que chez vous, maintenant ce sont les femmes qui mènent, qui sont les "rois" et que les hommes ne peuvent plus rien décid
Je suis un peu interloquée mais je poursuis en disant qu'au Quebec les femmes ont lutté pour l'égalité, que souvent hommes et femmes luttent ensemble pour cela et que oui, beaucoup de choses ont changé pour le mieux malgré ce que certains en disent...On poursuit un peu et on se salue, je suis déjà en retard, je dois continuer ma tournée.
Toute seule, je réfléchis à cela : je viens ici pour apprendre et pour pour offrir mon appui, en autant qu'on veuille bien de moi. Je viens aussi dans un objectif d'échanges afin de construire un monde plus égalitaire et plus juste.
Je mesure tout le travail qu'il y a encore à faire chez nous et je suis déçue.
Déçue que des compatriotes reproduisent de pareils clichés, des hommes qui blaguent sur leurs places perdues. Je suis blessée.
Il est triste que nous ne présentions pas la situation du Québec comme un exemple de société où des efforts sont faits pour rechercher la pleine égalité et que ceci a des effets positifs pour tous, dommage et choquant pour une fille comme moi qu'on présente cela comme une sorte de combat. Comme si notre recherche de l'égalité en droits et en faits n'étaient qu'une affaire de gagnant-perdant dans la cuisine ou dans le salon.
La mer
Ai vogué sur l'océan et en pirogue, pas trop loin mais tout de même assez pour en craindre l'immensité et sentir qu'elle peut vous avaler d'un coup. Je ne m'y étais jamais aventurée si loin et encore moins en chaloupe!Ai vu plusieurs pêcheurs, en pirogue ou à marée basse, lancer ou tirer les filets, filer sur l'onde ou lancer l'ancre sur la plage et tirer l'embarcation, plusieurs hommes étant alors réquisitionnés pour ce travail. Difficile labeur sous un soleil dur comme du fer brûlant.
Ai vu les campements de fortune des guinéens venus pour quelques mois seulement, leurs cases en paille sur lesquelles séchant leurs vêtements. Ils achètent des sénégalais le poisson qu'ils fumeront sur de très très longs fours de ciment alimentés d'immenses tas de bois de ronier posés sur la grève en attendant. Ils le vendront au Burkina Faso, au Mali, en Guinée. Nous ont invité à prendre le thé, ce que nous fîmes avec bonheur. Peu de mots mais des poignées de main chaleureuses au pied de quelques arbres en bosquet.
Ai vu des dizaines de tas poissons et de coquillages de toutes sortes, posés à même le sable, des échanges de billets, des discussions à la buvette, là où on boit un café touba et où les femmes font frire le poisson pour tromper la faim des hommes. Une activité fébrile de bord de mer jamais vue, jamais imaginée, dont j'ignorais même la possible existence, les longs séchoirs à poisson, les bacs d'eau salée eux-mêmes grugés par le sel et au milieu de tout ce capharnaüm, la colline de coquillages cassés qui continue de grandir sous les centaines de coques qu'on y brise chaque jour....l'odeur du sel marin... La cohue, les pirogues, les enfants, les petits garçons engagés qui se pressent pour être les premiers à cueillir les fruits de la pêche, de gros bacs en plastique à la main. Totalement surréaliste.
Ici, les femmes font le commerce du poisson. Les hommes vont en mer.
Feu
Une des femmes du village a vu sa cuisine partir en fumée. Ttrente minutes et il n'en restait plus rien m'a-t-on dit. Personne n'y pouvait rien. Faudra reconstruire avant l'hivernage dans quelques semaines.
Mais avec quel argent?
mardi 23 avril 2013
Petits commerces
Les femmes du monde participent toutes d'une manière ou d'une autre à la vie économique de leurs pays. Les femmes d'ici font ce qu'on appelle le petit commerce. Un moyen de renflouer la caisse de la famille ou du village et d'avoir une certaine autonomie.
Marie Wade, chez qui je mange le midi fait le commerce du kinkeliba, ce thé que les sénégalais apprécient au petit déjeuner et qui aurait des effets bénéfiques sur la tension artérielle trop élevée.
Lundi matin, je suis arrivée plus tôt chez elle. Je lui avais proposé de l'aider dans ses travaux quotidiens. Ici, on me traite un peu en princesse, c'est la terenga, mais je commence sérieusement à avoir envie de bouger un peu et de participer plus étroitement à sa vie quotidienne.
Les branches de kinkeliba ont été cueillies par Marie elle-même. Il faut aller dans la brousse derrière le village, assez loin paraît-il mais je n'ai pas bien compris à quelle distance cela se trouve. Le temps et la distance au Sénégal, ce n'est pas pareil comme chez nous ; on peut vous dire : oh, c'est très loin hein! pour finalement comprendre que c'est à 15 minutes de marche. Marie part donc certains matins très tôt pour aller couper les branches à la machette et les rapporter en gros fagots sur sa tête.
Une fois ramassées et transportées jusqu'à la maison, le travail consiste à prendre plusieurs branches et à les ficeler d'un ruban de feuille de ronier. On a alors comme un gros rouleau d'une longueur de 1,50 m à 2 m par 15 cm dans le plus fort.
Évidemment, la blanche arrive pas du tout habillée pour la circonstance. Marie rigole un peu avec son mari et me prête un de ses vieux pagnes. On s'installe sur des chaises. Par terre devant nous, dans une grosse bâche noire, les branches de kinkeliba et un grand paquet de feuilles de ronier que René utilise aussi pour tresser ses paniers.
Marie commence par déchirer une feuille de ronier pour en faire de longs rubans qu'elle relie par un noeud. Puis elle prend 6 ou 7 branches et les tient fermement dans ses mains fortes pour ficeler le tout ensemble. Il faut faire attention de bien tenir les branches, derouler serré et de ne pas se couper sur les bords tranchants des feuilles de ronier.
Tout se passe en silence ou presque. Marie m'indique par des gestes ce qu'il faut faire. Les bruits du village sont paisibles et doux: un coq qui chante, un âne qui braît, des enfants qui jouent, des villageois qui passent en discutant. Marie est une femme travaillante et de peu de mots. J'ai décidé d'arrêter de forcer sa parole et de suivre son rythme. De me taire un peu.
Les poules et les poussins nous tournent autour à la recherche d'insectes qui seraient restés dans les branches. Mais gare à venir trop près de Marie : en voilà un téméraire ayant reluqué une magnifique araignée : paf! Marie lui assène un coup du fagot qu'elle tient et le voilà qu'il décampe à la course suivi des autres poussins... Non, faut pas déranger Marie lorsqu'elle travaille.
Elle a dû aviser ses amies que je venais lui donner ce coup de main parce que plusieurs femmes sont passées une derrière l'autre pour lui dire bonjour et à ce qu'il m'a semblé, jeter un œil sur mes habiletés... " fais voir comment tu fais ?" Bon, j'ai eu l'air de passer le test. Par chance, j'ai un peu d'expérience de jardinage chez moi, je ne suis pas trop empêtrée et malhabile dans les branches et les questions de fagots.
Nous mettons plus d'une heure à en rouler une vingtaine, mais en sénégalaise d'adoption, je commence moi aussi à perdre la notion du temps... Alors pour le temps exact... Marie les vendra à une femme qui elle, les revendra au garage du village, ces petits commerces de bord de route pour
500Fcfa le paquet de dix fagots. 500Fcfa, c'est 1$ chez nous, un dollar pour être allée en brousse dès
le lever du jour, avoir transporté cet énorme tas de branches et avoir mis plus d'une heure à tout
empaqueter. Vingt fagots, c'est 2$.
Entre temps, on prend une pause pour aller au petit marché du village situé sur une place où se trouve un puits couvert et quelques arbres. On ne l'utilise que lorsqu'il y a sécheresse. Chacun a un robinet dans sa cour maintenant. Une dizaine de femmes s'y trouve pour y vendre de quoi préparer le repas du midi. Elles aussi font le petit commerce : dès 6heures, elles étaient au marché central à environ 15 km du village pour y acheter les légumes qu'elles revendont aux femmes. Pour revenir au village, elles devront donc prendre le car (200fcfa - 40 sous), leurs marchandises sur leur tête ou dans des baluchons.
Aubergines, tomates, carottes et pommes de terre, manioc, oignons... Petits paquets de piment forts, de poivre et de légumineuses. Bien entendu, poissons, paquets d'oseille très apprécié ici. Certaines restent là à discuter un peu et d'autres me saluent :" Anne Marie! Fotoumna? " Je compte y retourner le plus souvent possible, l'ambiance y est détendue et bon enfant et on y apprend plein de choses...
Parmi elles, l'énorme travail de ces femmes en plus du travail domestique harassant qui leur est réservé, leur participation quotidienne à une économie non officielle mais bel et bien présente et cela, sans droits ou règles et pour quelques sous par jour uniquement. Les petits revenus qu'elles en tirent
sont importants puisqu'ils leur confèrent une certaine autonomie : elles peuvent ainsi participer, en plus de répondre aux besoins de la famille, à la tontine du village, une sorte de caisse collective gérée par ses membres et pouvant servir à toutes sortes de besoins des gens du village.
Cuisine : djiboud'jine
Bon, je l'ai écrit comme ça se prononce, mais voici une version du plat national du Sénégal, le riz au poisson.
Prenez deux ou trois poissons bien frais au marché du village ou en ville : ils vous coûteront
de 150 à 200Fcfa ( .30 à .40 sous) selon leur grosseur. Quelques mouches s'y frottent? Laissez tomber Santé Canada et faites comme les femmes sénégalaises : aussitôt à la case, mettez vos poissons dans
un bol d'eau fraîche avec les légumes et couvrez. Quand vous les aurez bien lavés et nettoyés, vous
aurez moins de risques d'être malade qu'avec le poisson qu'on vous vend chez Métro.
Pour les légumes, comptez une ou deux petites courgettes amères, des carottes, disons deux, un morceau de manioc et un petit chou pommé coupé en quartier. Prévoyez également de la pâte de tomate. Faites un feu de bois, déposez-y un gros chaudron de fer et faites-y chauffer deux pouces d'huile.
Pendant ce temps, dans un gros pilon posé par terre, pilez de l'ail, de petits piments, des grains de poivre, du gros sel et un peu de poivron vert. Si vous êtes plus chic, ajoutez du persil. Fourrez-en le poisson auquel vous aurez enlevé la tête et les viscères, sans l'ouvrir par le ventre mais sur lequel vous aurez fait une grande fente en travers qui vous permettra d'y enfoncer entre la chair et les arêtes, la farce piquante.
Envoyez paître Louise Lambert-Lagacé et autres nutritionnistes avides de faire de la tivi et faites bien chauffer l'huile jusqu'au point de fumée. Sautez-y vos deux poissons qui auront reposé quelques minutes avec de l'oignon coupé en dés, du gros sel et du piment. Il faut les tourner une seule fois et très doucement pour qu'ils restent entiers.Lorsqu'ils sont bien grillés, retirez-les du chaudron et mettez-les de côté, à l'abri des mouches, bien sûr. Faites sauter dans la même marmite légèrement dégraissée les oignons et le reste de la pâte de piment dont vous aviez fourré les poissons. Ajouter de
la pâte de tomates. Dorez puis déglacez avec de l'eau de trempage des légumes.
Laisser cuire un peu, ajouter les légumes, rajoutez de l'eau pour couvrir et cuire doucement.Si vous avez un couscoussier, retirez les légumes cuits ( pas de temps déterminé, à chacune son goût et vous savez déjà faire la cuisine non? ) mettez-y le riz cassé bien lavé et déposez sur la marmite pour qu'il cuise presque complètement à la vapeur. Sinon, vous ferez du riz à part.B, quand tout ça est presque prêt, riz au couscoussier ou non et légumes, ajouter les poissons ainsi que les autres légumes et si
vous le l'aubergine pour donner un dernier coup de cuisson.Cuire jusqu'au goût de la cuisinière. Le
poisson devrait lui, être cuit en 20 minutes environ. Retirez tous les légumes et le poisson terminer la cuisson du riz dans le bouillon.
Pour servir, prenez un grand grand plat. Disposez le riz dessus puis dressez élégamment les légumes et les poissons. Invitez vos amis à prendre place sur la natte autour du plat. Vous pouvez offrir une
cuiller à chacun en prenant soin de leur dire qu'il est interdit d'utiliser la main gauche pour manger. La maîtresse de maison prendra bien soin de couper de sa main droite les légumes et de les lancer dans la portion de chacun des invités. lorsqu'on est rassasié, on se retire et on peut alors boire de l'eau.
Et j'oublie le plus important : la terenga commande que, peu importe qui passe par votre maison à ce moment et si cette personne a déjà mangé ou non, vous devez l'inviter à s'asseoir et elle doit accepter, ne serait-ce que pour une bouchée...
Marie Wade, chez qui je mange le midi fait le commerce du kinkeliba, ce thé que les sénégalais apprécient au petit déjeuner et qui aurait des effets bénéfiques sur la tension artérielle trop élevée.
Lundi matin, je suis arrivée plus tôt chez elle. Je lui avais proposé de l'aider dans ses travaux quotidiens. Ici, on me traite un peu en princesse, c'est la terenga, mais je commence sérieusement à avoir envie de bouger un peu et de participer plus étroitement à sa vie quotidienne.
Une fois ramassées et transportées jusqu'à la maison, le travail consiste à prendre plusieurs branches et à les ficeler d'un ruban de feuille de ronier. On a alors comme un gros rouleau d'une longueur de 1,50 m à 2 m par 15 cm dans le plus fort.
Évidemment, la blanche arrive pas du tout habillée pour la circonstance. Marie rigole un peu avec son mari et me prête un de ses vieux pagnes. On s'installe sur des chaises. Par terre devant nous, dans une grosse bâche noire, les branches de kinkeliba et un grand paquet de feuilles de ronier que René utilise aussi pour tresser ses paniers.
Marie commence par déchirer une feuille de ronier pour en faire de longs rubans qu'elle relie par un noeud. Puis elle prend 6 ou 7 branches et les tient fermement dans ses mains fortes pour ficeler le tout ensemble. Il faut faire attention de bien tenir les branches, derouler serré et de ne pas se couper sur les bords tranchants des feuilles de ronier.
Tout se passe en silence ou presque. Marie m'indique par des gestes ce qu'il faut faire. Les bruits du village sont paisibles et doux: un coq qui chante, un âne qui braît, des enfants qui jouent, des villageois qui passent en discutant. Marie est une femme travaillante et de peu de mots. J'ai décidé d'arrêter de forcer sa parole et de suivre son rythme. De me taire un peu.
Les poules et les poussins nous tournent autour à la recherche d'insectes qui seraient restés dans les branches. Mais gare à venir trop près de Marie : en voilà un téméraire ayant reluqué une magnifique araignée : paf! Marie lui assène un coup du fagot qu'elle tient et le voilà qu'il décampe à la course suivi des autres poussins... Non, faut pas déranger Marie lorsqu'elle travaille.
Elle a dû aviser ses amies que je venais lui donner ce coup de main parce que plusieurs femmes sont passées une derrière l'autre pour lui dire bonjour et à ce qu'il m'a semblé, jeter un œil sur mes habiletés... " fais voir comment tu fais ?" Bon, j'ai eu l'air de passer le test. Par chance, j'ai un peu d'expérience de jardinage chez moi, je ne suis pas trop empêtrée et malhabile dans les branches et les questions de fagots.
Nous mettons plus d'une heure à en rouler une vingtaine, mais en sénégalaise d'adoption, je commence moi aussi à perdre la notion du temps... Alors pour le temps exact... Marie les vendra à une femme qui elle, les revendra au garage du village, ces petits commerces de bord de route pour
500Fcfa le paquet de dix fagots. 500Fcfa, c'est 1$ chez nous, un dollar pour être allée en brousse dès
le lever du jour, avoir transporté cet énorme tas de branches et avoir mis plus d'une heure à tout
empaqueter. Vingt fagots, c'est 2$.
Entre temps, on prend une pause pour aller au petit marché du village situé sur une place où se trouve un puits couvert et quelques arbres. On ne l'utilise que lorsqu'il y a sécheresse. Chacun a un robinet dans sa cour maintenant. Une dizaine de femmes s'y trouve pour y vendre de quoi préparer le repas du midi. Elles aussi font le petit commerce : dès 6heures, elles étaient au marché central à environ 15 km du village pour y acheter les légumes qu'elles revendont aux femmes. Pour revenir au village, elles devront donc prendre le car (200fcfa - 40 sous), leurs marchandises sur leur tête ou dans des baluchons.
Aubergines, tomates, carottes et pommes de terre, manioc, oignons... Petits paquets de piment forts, de poivre et de légumineuses. Bien entendu, poissons, paquets d'oseille très apprécié ici. Certaines restent là à discuter un peu et d'autres me saluent :" Anne Marie! Fotoumna? " Je compte y retourner le plus souvent possible, l'ambiance y est détendue et bon enfant et on y apprend plein de choses...
Parmi elles, l'énorme travail de ces femmes en plus du travail domestique harassant qui leur est réservé, leur participation quotidienne à une économie non officielle mais bel et bien présente et cela, sans droits ou règles et pour quelques sous par jour uniquement. Les petits revenus qu'elles en tirent
sont importants puisqu'ils leur confèrent une certaine autonomie : elles peuvent ainsi participer, en plus de répondre aux besoins de la famille, à la tontine du village, une sorte de caisse collective gérée par ses membres et pouvant servir à toutes sortes de besoins des gens du village.
Cuisine : djiboud'jine
Bon, je l'ai écrit comme ça se prononce, mais voici une version du plat national du Sénégal, le riz au poisson.
Prenez deux ou trois poissons bien frais au marché du village ou en ville : ils vous coûteront
de 150 à 200Fcfa ( .30 à .40 sous) selon leur grosseur. Quelques mouches s'y frottent? Laissez tomber Santé Canada et faites comme les femmes sénégalaises : aussitôt à la case, mettez vos poissons dans
un bol d'eau fraîche avec les légumes et couvrez. Quand vous les aurez bien lavés et nettoyés, vous
aurez moins de risques d'être malade qu'avec le poisson qu'on vous vend chez Métro.
Pour les légumes, comptez une ou deux petites courgettes amères, des carottes, disons deux, un morceau de manioc et un petit chou pommé coupé en quartier. Prévoyez également de la pâte de tomate. Faites un feu de bois, déposez-y un gros chaudron de fer et faites-y chauffer deux pouces d'huile.
Pendant ce temps, dans un gros pilon posé par terre, pilez de l'ail, de petits piments, des grains de poivre, du gros sel et un peu de poivron vert. Si vous êtes plus chic, ajoutez du persil. Fourrez-en le poisson auquel vous aurez enlevé la tête et les viscères, sans l'ouvrir par le ventre mais sur lequel vous aurez fait une grande fente en travers qui vous permettra d'y enfoncer entre la chair et les arêtes, la farce piquante.
Envoyez paître Louise Lambert-Lagacé et autres nutritionnistes avides de faire de la tivi et faites bien chauffer l'huile jusqu'au point de fumée. Sautez-y vos deux poissons qui auront reposé quelques minutes avec de l'oignon coupé en dés, du gros sel et du piment. Il faut les tourner une seule fois et très doucement pour qu'ils restent entiers.Lorsqu'ils sont bien grillés, retirez-les du chaudron et mettez-les de côté, à l'abri des mouches, bien sûr. Faites sauter dans la même marmite légèrement dégraissée les oignons et le reste de la pâte de piment dont vous aviez fourré les poissons. Ajouter de
la pâte de tomates. Dorez puis déglacez avec de l'eau de trempage des légumes.
Laisser cuire un peu, ajouter les légumes, rajoutez de l'eau pour couvrir et cuire doucement.Si vous avez un couscoussier, retirez les légumes cuits ( pas de temps déterminé, à chacune son goût et vous savez déjà faire la cuisine non? ) mettez-y le riz cassé bien lavé et déposez sur la marmite pour qu'il cuise presque complètement à la vapeur. Sinon, vous ferez du riz à part.B, quand tout ça est presque prêt, riz au couscoussier ou non et légumes, ajouter les poissons ainsi que les autres légumes et si
vous le l'aubergine pour donner un dernier coup de cuisson.Cuire jusqu'au goût de la cuisinière. Le
poisson devrait lui, être cuit en 20 minutes environ. Retirez tous les légumes et le poisson terminer la cuisson du riz dans le bouillon.
Pour servir, prenez un grand grand plat. Disposez le riz dessus puis dressez élégamment les légumes et les poissons. Invitez vos amis à prendre place sur la natte autour du plat. Vous pouvez offrir une
cuiller à chacun en prenant soin de leur dire qu'il est interdit d'utiliser la main gauche pour manger. La maîtresse de maison prendra bien soin de couper de sa main droite les légumes et de les lancer dans la portion de chacun des invités. lorsqu'on est rassasié, on se retire et on peut alors boire de l'eau.
Et j'oublie le plus important : la terenga commande que, peu importe qui passe par votre maison à ce moment et si cette personne a déjà mangé ou non, vous devez l'inviter à s'asseoir et elle doit accepter, ne serait-ce que pour une bouchée...
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